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DITES-MOI

Émission de la RTBF diffusée le 8 février 2002
(15 jours avant l'enlèvement d'Ingrid)

 

LA TRANSCRIPTION

Un grand merci à Patricia Pierraerts qui a passé de longs moments durant ses vacances à écouter, à retranscrire ces mots, cet échange, dans un petit carnet qu'elle emmenait un peu partout avec un enregistreur.

« C'était un travail fastidieux mais très émouvant. En une heure de parole, Ingrid dit non seulement beaucoup de choses intéressantes sur la Colombie, mais elle "se dit" également, elle "se raconte", et Michelle Cedric arrive avec énormément de respect à faire d'elle un portrait "juste" »

Nous espérons que ce document sera véritablement intéressant pour toutes celles et tous ceux qui n'ont pas vu l'émission ou ne peuvent pas la télécharger à partir du site de l'émission.

 

L'INTERVIEW

En mai 2002, notre invitée deviendra peut-être la présidente de la république de la Colombie.

« Si on lui laisse la vie »,

car pour sortir son pays de la corruption généralisée, Ingrid Bétancourt, sénateur de 41 ans, ose dénoncer, s’attaquer aux responsables politiques et aux narcotrafiquants.

Mais à quel prix ?

Vous serez fascinés par la force et la grâce qui l’animent.


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Michèle Cedric: Ingrid Bétancourt, Bonsoir.

Alors je suis vraiment, vraiment très heureuse de vous accueillir, parce qu’il y a eu tellement d’obstacles à franchir avant cette rencontre et je dois vous remercier parce que c’est votre obstination et peut-être la nôtre aussi qui fait qu’on soit ensemble ce soir.

Merci d’être là.

Ingrid Betancourt: C’est vrai et je vous remercie beaucoup.

Michèle Cedric: Alors on va regarder des photos qui retracent un peu votre parcours de vie. Et on va commencer par cette photo. Voilà : ?

Vous êtes venue au monde, il faut le dire à Bogota, la capitale de votre pays, un an après votre sœur Astrid, qu’on voit là sur la photo avec votre maman.

Ceci est une photo beaucoup plus actuelle de vous avec vos parents.

Une maman engagée politiquement et surtout socialement à Bogota.

Un père, homme intègre, ancien ministre de l’éducation, Ambassadeur de Colombie à l’UNESCO et en France, c’est là, Avenue Foch, à Paris, où les fonctions de votre père avaient entraîné la famille que naîtra sans doute votre vocation sous un piano à queue, dans un immeuble somptueux, où vous viviez. ?

Après des études de sciences politiques, vous deviendrez l’épouse comblée d’un diplomate français en poste en Equateur, puis aux Seychelles.

Et là, on vous voit, avec vos parents aux Seychelles.

Mais ce bonheur paradisiaque vous paraîtra vite indécent face à la violence et à la misère vécue par votre peuple en Colombie.

Vous renoncerez alors au confort, à l’argent, à la vie de famille aussi, pour rejoindre votre pays, combattre la corruption et vous engager en politique.

A 33 ans, vous êtes élue députée.

On vous voit ici avec Clara, une amie et juriste.

Rien ne pourra alors vous arrêter, malgré les menaces de mort, les tentatives d’assassinat.

En 98, vous deviendrez sénatrice.

Et cette photo était paraît-il la photo officielle de votre campagne électorale.

Votre livre autobiographique, « La rage au cœur » nous fait découvrir la force, la détermination qui vous habite face aux narco-trafiquants et aux politiciens corrompus.

Votre livre autobiographique, « La rage au cœur » nous fait découvrir la force, la détermination qui vous habite face aux narco-trafiquants et aux politiciens corrompus.

Aujourd’hui, ce minibus vous emmène dans les régions les plus reculées de Colombie, car vous êtes à nouveau en campagne électorale et les élections prochaines vous verront, nous vous le souhaitons vraiment, Ingrid, à la tête de la Colombie, présidente de la République.

Alors on va commencer par le début, c’est normal !

On disait que votre vocation politique était née sous un piano à queue dans un immeuble somptueux.

En fait vous étiez là, parce que votre père avait été appelé à Paris, c’est bien ça ?

Oui, c’est ça. Ma famille a toujours travaillé pour la Colombie. Mon père était à ce moment-là ambassadeur et parce qu’il était ambassadeur, toutes les personnalités importantes qui passaient par Paris, les Colombiens importants, venaient à la maison.

Et donc, il y avait des discussions très passionnées sur le destin de la Colombie, très politiques, et c’étaient des discussions dans lesquelles les enfants ne participaient pas.

Alors on devait dire « bonjour, bonsoir », on nous envoyait ensuite dans notre chambre.

Et moi, je faisais le tour et je revenais pour écouter ce qu’ils disaient.

Et comme je n’étais pas admise dans la réunion, je me cachais sous le piano à queue du salon.

Et j’ai des souvenirs d’écouter donc ces conversations dans lesquelles il y avait évidement beaucoup d’émotions et de sentir dans les propos qui se tenaient tellement de violence et d’engagement dans tout ce qui se disait, que j’avais mal à l’estomac.

J’ai encore cette espèce de sensation physique de sentir l’angoisse que me produisait tout ce qui se disait chez mes parents et à ce moment-là, je comprenais que la Colombie avait des problèmes, mais je n’arrivais pas du tout à saisir la réalité de ces problèmes.

Lorsque mes parents disaient « La Colombie risque une catastrophe », pour moi c’était..

un tremblement de terre, l’horreur, les gens qui mourraient. C’était très visuel, je n’arrivais pas à faire une abstraction intellectuelle de tout ce qui se disait. Donc je le vivais personnellement physiquement de façon très violente.

Mais donc vous viviez une vie assez mondaine, puisqu’il y avait des réceptions sans arrêt chez vous, avec tout ..

Mes parents !

Oui bien sûr, mais il y avait aussi Anita qui était là quand même pour remettre de l’ordre dans tout ça, pour vous faire voir clair, non ?

Anita, c’était notre nourrice, elle habitait avec nous et s’occupait de nous tout le temps.

Et j’avais avec Anita des dialogues extraordinaires.

Pour moi, c’était vraiment... je pense que c’était vraiment la voix de la conscience.

Il y avait, il y avait beaucoup de sagesse chez cette femme. C’était une portugaise, d’un milieu humble, mais très intelligente, très fine et qui regardait tout ce que nous vivions et qui me disait :

« Ingrid, ce que tu vis ici, et ce que tu vois ici, tout le confort que tu as, c’est une illusion.

La vie peut te donner des surprises. Et il faut que tu sois préparée, parce que la vie souvent elle est facile, comme ce que tu vis aujourd’hui, mais elle peut devenir aussi très dure. »

Et elle me racontait la guerre, elle me racontait ce qu’elle avait elle-même vécu.

Et puis nous avions d’autres exemples. Il y avait dans l’immeuble, dans les derniers étages de l’immeuble, habitait un monsieur qui s ‘appelait Monsieur Constantin. C’était un Russe, un aristocrate russe qui avait fini par vivre dans une chambre de bonne et qui vivait en servant dans l’immeuble. Et c’était un homme tout à fait exceptionnel également.

Et quand mes parents recevaient, moi, j’étais plutôt dans la cuisine et je parlais avec eux.

C’était merveilleux parce que c’était aussi une façon de voir le monde sous un autre angle, que moi j’aimais beaucoup, plus peut-être.

Il y avait quand même certains des invités de vos parents que vous approchiez, comme Pablo Neruda avec qui vous échangiez vos poèmes ! C’est drôle ça !

Pablo Neruda, je ne savais pas que c’était Pablo Neruda.

C’est à dire que dans le monde qui arrivait à la maison, il y avait un monsieur que j’aimais beaucoup, qui s’appelait Pablo. Il me disait Tio Pablo et bon, moi c’était Tio Pablo !

Et souvent les adultes n’ont pas le temps pour les enfants.

Les enfants, ça fait partie des objets de la maison.

On dit « bonjour », on passe. On ne sait même pas leur nom.

Mais lui, prenait toujours le temps d’avoir une petite conversation avec moi, de me prendre dans ces bras. Il était très chaleureux !

Et quand par la suite, en grandissant j’ai compris qui était Pablo Neruda, j’ai compris aussi ce que c’est « être grand » .

Etre grand, ce ne sont pas les honneurs, être grand, c’est avoir du temps... pour les autres,

Grandeur d’âme.

On peut peut-être parler de vos parents, parce qu’ils ont une importance vraiment capitale dans votre vie, comme tous les parents on va dire, mais enfin ils vous ont donnés quand même des exemples assez beaux.

Et on a une photo de votre maman avec un des présidents de la Colombie qui était le président Barco. ?

Oui.

Et votre maman a été élue, elle aussi, députée aussi un jour ?

Oui. Elle a été au conseil Municipal, elle a commencé là.

Finalement maman rentre en politique, parce que son obsession, ce sont les enfants abandonnés de Bogota.

Il y a ce qu’on appelle les « gaminez », ce sont des enfants de familles qui sont rescapées de la violence, qui arrivent se réfugier dans la ville de Bogota.

Et les parents au chômage envoient leurs enfants dans la rue pour chercher de quoi vivre et demander l’aumône.

Et ce sont des enfants qui en général finissent par vivre complètement dans la rue.

Et maman, à ce moment-là, elle doit avoir 18 ans, elle est choquée par ce contraste de gens très aisés à Bogota qui vivent et passent par-dessus, en marchant par-dessus les enfants qui dorment dans la rue.

Et elle décide de s’en occuper et c’est extraordinaire parce que c’est une jeune fille qui va utiliser toutes les relations quelle va avoir.

Et elle en a parce qu’elle est reine de beauté !

Oui ! Elle était reine de beauté, donc toutes les portes s’étaient ouvertes pour elle.

Et elle utilise ces relations pour chercher d’abord un endroit où loger ces enfants, où leur donner une maison.

Et puis peu à peu, la chose devient de plus en plus sophistiquée jusqu’au moment où elle décide véritablement d’organiser des foyers pour enfants avec des parents qui vont s’occuper de familles de 10, 20, 30 enfants maximum dans des petites maisons qu’elle va construire.

Et moi, j’ai connu tout ce développement dans la conception du projet de maman. C’est à dire, je me souviens, petite fille, l’accompagnant pour faire des présentations aux enfants, les anniversaires des enfants, les emmener au cinéma etc..

Et puis peu à peu, cela devient une grande formation.

Et maman, c’est ça. Elle rentre en politique parce qu’elle veut des solutions pour les enfants de la rue et elle va y arriver ! Très bien !

On sait de qui vous tenez là quand même !

J’ai eu beaucoup de chance d’avoir les parents que j’ai eu.

Il y a des choses qu’on ... enfin, je n’ai pas choisi mes parents, mais je remercie le ciel, tous les jours de les avoir eus.

Je suis ce qu’ils sont en moins bien. Mais je fais ce que je peux.

On va voir d’ailleurs votre père là : Il est à coté du président Kennedy. C’est le monsieur avec le nœud papillon ?

Oui

Et votre père, là c’était à Washington ?

Oui, c’était à Washington. Il, papa s’est concentré sur l’éducation. d’ailleurs quand il a été ministre de l’Education, les Colombiens, le taux d’alphabétisation a augmenté, enfin, ça a été vraiment une révolution éducative ce qu’il a fait.

Et là on le voit avec Kennedy. C’était au moment où Kennedy voulait l’alliance pour le programme en Amérique Latine.

Une idée qui finalement ne s’est pas concrétisée, mais qui je crois est toujours en vogue. Il faut la faire, c’est à dire ces rapports entre l’Amérique Latine et les Etats Unis dans lesquels l’Amérique Latine est un associé à part entière et n’est donc pas une espèce de colonie nouvelle version, et dans laquelle les rapports se nourrissent de valeurs et de principes.

Donc au-delà des échanges commerciaux et des intérêts économiques : l’être humain, le contact entre les êtres humains qui finalement, .. c’est l’important.

Et si la globalisation aujourd’hui a un sens, c’est peut-être celui- là : les valeurs et les principes.

Ce que vous admirez surtout chez votre père, c’est son intégrité aussi ?

Ah oui, oui.

Un incorruptible.

Totalement. Je pense que c’est même au-delà de l’incorruptible, puisque la corruption ne peut même pas l’effleurer. C’est à dire, je vais dire, il n’y a pas de vénalité chez mon père.

Il n’y a pas de désir de possession chez lui. C’est très étonnant dans un siècle de consommateurs d’avoir un être humain comme lui à côté de vous qui .., dont l’énergie est vouée à de grandes causes et jamais au désir de possession matérielle.

C’est un très bel exemple !

Mais c’est peut-être aussi ces parents, vos parents qui vont vous donner envie de faire vos études des sciences politiques ?

Oui, il y a eu un débat entre eux.

Parce que maman me poussait beaucoup à faire des études de Sciences Politiques.

Papa trouvait ça ..., il ne trouvait pas que c’était une belle idée, parce qu’il me voyait plutôt dans quelque chose de plus littéraire ou philosophique.

Il pensait que la politique était une activité...

Dangereuse peut-être ?

Pas réellement dangereuse à ce moment-là, mais plutôt sale peut-être, où il fallait faire des choses pas très nettes.
La politique en Colombie depuis longtemps était devenue le centre de corruption du pouvoir, de tous les pouvoirs économiques et politiques.

Et donc, il ne voulait pas que sa fille prenne part dans ce monde, qu’il méprisait énormément et dont il s’était toujours maintenu très à l’écart.

Et donc il a fallu que je lui explique que si je voulais faire Sciences-Po, c’était d’un point de vue très universitaire et pour faire des études, pour analyser .. Et pas du tout pour devenir politique à mon tour.

Et quand finalement, je me suis présentée aux élections, ça l’a surpris et il n’a pas tellement apprécié.

C’est vrai ?

Oui !

Depuis il dit « Je ne suis plus le ministre Bétancourt, je suis le père d’Ingrid ! »

Oui, ça, c’est très drôle parce que pendant très longtemps, il a été Monsieur Gabriel Bétancourt, Le Ministre ou L’Ambassadeur, et tout le monde faisait référence à lui.

Et maintenant son grand joke, c’est de dire « Ah ! Je ne suis plus Gabriel Bétancourt, je suis le père d’Ingrid ! » C’est très mignon, je trouve !

Vous avez une relation très, très proche avec votre père ?

Oui, très proche, très complice parce qu’en fait, on s’est beaucoup battu.

Il y a eu un période noire...

C’était un homme .. il a fallu que je lui prouve et par exemple en politique, lui prouver que faire de la politique, c’était aussi accomplir un chemin qu’il fallait accomplir,

et qu’il avait toujours refusé de participer en politique et que probablement ... il aurait dû !

Enfin, il y avait une discussion entre nous sur l’engagement et l’engagement c’est aller jusqu’au bout de la cause, même si cette cause est difficile et même si l’on doit entrer dans un milieu qui n’est pas celui dans lequel on aurait voulu être.

La politique en Colombie est très, très dure.

Etre dans le Congrès Colombien pour une personne, pour un citoyen normal qui n’est pas dans les combines et dans l’affairisme, c’est une épreuve ... de caractère et de volonté.

Il faut vraiment affronter un monstre et c’est le monstre à l’intérieur des entrailles du monstre.. Donc on voit tout et ... c’est très pénible.

 

Suite de l'émission

 

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