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DITES-MOI Émission de la RTBF diffusée le 8 février
2002 3ème et dernière partie
Il y a de grands moments de découragements. Je pense en 97, où vous dites un moment « Pourquoi avoir sabordé ce bonheur dêtre ensemble ? » ... Cest encore vrai aujourdhui apparemment. Oui. Ils sont encore loin de vous actuellement pendant cette période électorale ? Oui. Oui. Cest pour ça que vous dites « Plus vite je serai élue présidente, plus vite je, plus vite, je serai prêt de mes enfants. » Plus vite je les aurai près de moi, oui. Ca, cest vrai. Mais votre arme à vous, ce sont les mots ? Oui, cest mon arme et cest mon bouclier également. La Colombie vit dans un monde de mots, dans un monde de mots qui nont plus de sens. Les gens disent beaucoup de choses et plus personne ne les croit. Et jessaie de donner un sens aux mots, de donner un sens à ce quon croit, aux valeurs et aux principes. Je crois quêtre humain, cest ça. Etre humain, cest avoir la possibilité daller au-delà, au-delà de certaines choses, pour défendre ce qui pour nous en tant quêtre humain est nécessaire et obligatoire. Il y a des choses auxquelles on ne peut pas renoncer : la justice par exemple la vérité, le droit à la vérité, le droit au deuil, le fait de savoir que quelquun a été tué pour pouvoir lenterrer. En Colombie, la violence fait que les gens disparaissent. Les êtres qui restent, les familles ne savent pas si ils sont morts ou sils sont vivants et ils passent des années, 20, 30 années en attendant que cette personne revienne, parce quils nont pas vu le cadavre. Il faut enterrer ses morts, il faut avoir la vérité. Oui. Vous, vous vivez encore sous pression comme ça, voiture blindée, gardes du corps ? Vos enfants aussi ? Non, mes enfants, non. Heureusement, non ! Ils sont loin et ... Ils sont libérés de tout ça. Quand ils étaient près de moi, ils ont du vivre ça. Et cétait très pénible pour eux. Ils ont beaucoup souffert. Spécialement Mélanie, parce quelle est plus grande. Elle est.., cest une adolescente et elle veut être avec ses amies et le fait davoir des gardes du corps derrière elle pour la suivre, cest.. Elle voulait avoir sa liberté et son indépendance. Lorenzo, cétait un petit peu différent. Parce quil était encore enfant et c était plutôt pratique parce que sil oubliait son cartable, il y avait toujours quelquun pour aller le chercher ! ... Mais non, cest pénible. Parce que, dabord, le fait de vivre avec des gardes du corps autour de vous, cest un rappel constant du danger. Vous ne pouvez pas oublier une seconde que vous êtes en danger. Cest aussi savoir que des gens qui sont là pour vous, ils sont là pour vous. Si quelque chose arrive, ils vont tout faire pour vous protéger et ils peuvent perdre la vie pour vous. Et ils le savent. Et moi, je le sais. Et ça crée des relations très, très fortes. Cest dur ! Quand on vous demande votre plan de bataille pour cette campagne électorale, vous dites : « Arriver vivante jusquaux élections. » Oui. Cest la règle du jeu. Jai vu en Colombie des gens extraordinaires, héroïques, brillants, qui se sont fait tuer. On les a enterrés. Et on les a oubliés. Si je veux véritablement faire quelque chose pour mon pays, il faut que je sois vivante. Sinon, je ne pourrai plus rien faire après. Jai envie de vous demander : « Mais comment avez-vous fait en ayant dit tout ce que vous avez dit, en ayant dénoncé tout ce que vous avez dénoncé pour être encore en vie ? » Cest un peu ça quon a envie de poser comme question. Il y a beaucoup dexplications à ça. Dabord, je crois quil y a ... Dieu. Je crois en Dieu. Et je pense ensuite quil y a des circonstances°, le fait que je suis maintenant en vue. Le fait davoir publié ce livre « La rage au cur » en France et que beaucoup de personnes dans le monde ont compris ce qui se passait en Colombie. Cest une forme de protection pour moi. Une assurance-vie ? Oui, cest une assurance-vie. Je pense aussi que le fait de venir dun milieu qui fait partie de cet établissement finalement fait que lon peut dune certaine façon accepter de moi des paroles que dautres ne pourraient pas dire. Cest triste de dire ça, parce que ça montre jusquà quel point la Colombie nest pas un pays dans lequel tout le monde a les mêmes possibilités. Mais, je crois que cela aussi est vrai. Et je crois que pendant très longtemps, létablissement colombien ma sous-estimée : Eh bien, pendant très longtemps, on ma sous-estimée. « Cest une jeune fille, elle dit des choses, cest pas grave ! » « Elle dit des choses quon aurait pas osé dire peut-être ! » On a essayé de vous salir aussi parce que vous étiez une femme, une jeune femme ? Oui. Non, la guerre, cest une guerre. Quand on monte sur le ring, on donne des coups, on reçoit des coups. Il faut savoir quon va les recevoir, apprendre à se défendre, apprendre à parer les coups, apprendre à ne pas connecter son système nerveux aux moments de ces attaques. Le calme, cest à dire, savoir être lucide aux moments de crises, aux moments où lon est le plus attaquée. Cela sapprend et cest évident que cest très difficile de naître avec ça. Ce nest pas mon cas et je lai appris, parce que jai pris plein de coups durs très forts sur le visage. Même quand vous étiez sénateur ? On dit sénateur ou sénatrice ? On dit sénateur. On peut dire sénatrice, cest plus égalitaire. Sénateur, cest plus joli! Sénateur depuis 98, vous lêtes et maintenant donc, vous êtes en campagne pour lélection du président, de la présidente de la République de Colombie ! Et il y a une photo, là où on vous voit. Elle sera dailleurs dans le livre qui va sortir je crois en Amérique. On vous voit avec un minibus. Et cest dans ce minibus que vous circulez pour aller où vous voulez en fait. Oui. Ce minibus sappelle une chiva et cest le bus traditionnel que prennent les Colombiens et qui va nimporte où en fait. Cest à dire dans les coins les plus perdus, là où il ny a pas véritablement daccès. Et ce sont des accès ouverts un peu nimporte comment et qui va nimporte où en fait. Cest à dire dans les coins les plus perdus, là où il ny a pas véritablement daccès. Et ce sont des accès ouverts un peu nimporte comment. Ce bus entre partout et cest le bus de tous les Colombiens. Des pauvres, des riches, de tout le monde. Tout le monde saccroche là. Et ce que jai fait, cest une campagne roulante, parce quen fait jai mon podium, jai un système de son, jai des chaises sur le toit de mon bus, donc je me déplace. Et jarrive sur une place, sur un petit village en Colombie, je mets mes haut-parleurs, je mets mes chaises, jinvite les gens et jai une manifestation. Je peux parler avec les gens. Jai vu dautres photos là que je comprends moins bien. Vous êtes avec des hommes, mais en carton pâte autour de vous. Quest-ce que cest ? Alors ça cest symbolique. Les personnes que vous voyez là, cest ce quon appelle les seigneurs de la guerre en Colombie. Alors en Colombie, il y la guérilla, il y a les paramilitaires, ce sont des organisations armées excessivement violentes et nous sommes en guerre civile. Et donc, là cest une invitation au futur. Nous sommes le 7 août 2002, cest à dire le premier jour de mon gouvernement élu dans le futur. Et je suis avec ces personnages. Celui qui a une serviette sur son épaule, cest Manuel Marulando, cest le chef des FARCs, de la guérilla. A côté de lui, il y a Galbino, le chef du ELN, une autre guérilla. De lautre coé, il y a les commandants des forces militaires colombiennes, le général Tapies, le général Mora. Et plus loin, on ne le voit pas sur la photo, il y a Carlos Castano qui est le chef des paramilitaires. Et cétait un moyen de dire aux Colombiens : « Voilà, le jour où je serai élue, je vais parler avec tout ce monde, parce que il faut faire la paix. » Et ça ma permis de présenter mon plan de paix. Cest à dire quel est lagenda avec chacune de ses personnes ? Quelle est la possibilité de travailler vers un cessez le feu et vers un dialogue politique qui nous permette de reconstruire les institutions ? Et comment en même temps démobiliser militairement ces organisations de façon à ce que la Colombie arrive à un système de paix. Alors cétait quelque chose qui était un petit peu surprenant parce que ces personnes -même en rêve- les Colombiens ne peuvent pas imaginer quelles vont un jour être ensemble. Mais cest un rêve quil faut rêver parce quil faudra que ça se fasse ! Et cétait aussi une façon douvrir une porte en Colombie parce que je ne suis pas la candidate de létablissement colombien. On ne maime pas trop. Et les médias colombiens ont fait très fort dans le sens de me bloquer. Pas un mot, je ne suis pas dans les sondages, je napparais nulle part. Il y a une espèce de veto absolu sur moi. Cétait déjà le cas pour lélection de député et... Ca a toujours été comme ça ! Donc, lespoir est grand ? Lespoir est absolu. Vous savez pour vous donner un exemple : Pour les élections au Sénat. Dix jours avant les élections apparaît un sondage officiel. Et ce sondage, je ne suis pas dedans. Je napparais même pas dans les dix premiers candidats qui vont être élus au Sénat.. Et ensuite jai eu la plus grande votation du pays ! Donc, quand on me dit que je napparais pas dans les sondages, je garde mon calme, parce que je sais quil y a dautres logiques en place. Et votre programme, parce que vous en avez un, est-ce que cest la réforme agraire avant tout, qui arrangerait beaucoup de choses, si jai bien compris ? La réforme agraire fait partie du programme mais dans le cadre de la paix. Cest à dire, nous avons besoin dune réforme agraire pour donner une solution aux 100000 paysans qui en ce moment produisent la feuille de coca dans le sud de la Colombie. Alors, il faut comprendre que pour attaquer le trafic de la drogue, il faut évidement sattaquer à ce lien pervers entre politiciens et trafiquants de drogue. Il faut attaquer les narcotrafiquants dans leurs comptes bancaires, dans leurs trafics darmes etc.. Mais, il faut donner une solution sociale à ces paysans qui sont en train de produire la coke. Pas en versant des défoliants sur leurs cultures ? Voilà, pas de fulmigations. Finalement, cette fulmigation, ce quelle a permis, cest daccélérer la déforestation dans la forêt amazonienne, donc, catastrophe écologique, sans quil y ait véritablement de solution puisque la Colombie continue dêtre le premier producteur de drogue dans le monde. Mais ce quil faut savoir aussi, cest que ces paysans qui sont dans le sud de la Colombie à défricher la forêt amazonienne, à produire de la coke, le font parce quils ont été expulsés des terres fertiles Colombiennes. Pourquoi ? Parce que les trafiquants de drogue ont acheté ces terres fertiles à des desseins spéculatifs qui ne donnent pas demploi. Ils ont donc expulsé ces paysans qui ne trouvent plus de place dans notre société. Sils arrivent en ville, ce sont des chômeurs. Ils ont donc la possibilité soit de faire partie de la guérilla, donc de larmée de subversion, soit daller planter la feuille de coca dans le sud et il faut une réforme agraire. Il faut une réforme agraire pour les faire passer de paysans vivant dans lindigence à de véritables producteurs agricoles et pour cela nous avons besoin dinvestissements détat en systèmes dirrigations, en transports, en communication, de crédits, de lassistance technique. Enfin, une politique intégrale qui nous permette de les ramener non seulement à la vie légale, mais aussi au nouveau siècle de globalisation, de modernisation, de qualité de vie et de sécurité. On a lhabitude en fin démission de vous demander des choix, de vous proposer des choix, mais dabord je voudrais savoir si vous aviez loccasion de rencontrer une personnalité vivante ou disparue, qui aimeriez-vous rencontrer ? Je crois que jaurais aimé mentretenir avec De Gaulle. Un homme fort, intègre ... Oui. Oui, parce que quand je lis un petit peu sur De Gaulle, je retrouve dans son combat et dans son radicalisme beaucoup de choses dans lesquelles, dans lesquelles je midentifie. il avait beaucoup de mépris pour cette classe politicienne de la 3ème République et de la 4ème République. Et je pense que en Colombie, cest un petit peu la même chose. Alors, on vous propose 2 tableaux de peintres belges. Alors vous dites celui que vous préférez interpréter. Celui-là est de Robert Quint et lautre de Viviane Ludovic Lantin. Oui. Viviane. Parce que je vois.. il y a... Ce que je vois, cest une scène de violence avec des êtres sans cerveau et des femmes qui sont soumises et qui nont pas de liberté. Et .. il y a quelque chose de Colombie là-dedans. Alors je vous propose deux phrases. Il y en a une des deux qui vous parle peut-être plus que lautre : « Le difficile, ce nest pas de donner, cest de ne pas tout donner. » Colette Et lautre : « On pourra môter cette vie, mais on néteindra pas mon chant. » Aragon Je trouve quelles vous conviennent tellement bien toutes les deux. Oui. Oui. Je crois que je prendrai Colette. Aragon, cest très bon et cest très beau. Mais Colette, cest mon problème. Cest comment garder aussi de lespace pour ceux que jaime dans cette lutte. On va bientôt se quitter. Vous avez choisi une musique pour cette fin démission. Elle nest pas Colombienne. Non. Elle nest pas colombienne. Mais..., lAmérique Latine, cest une grande famille et il y a de lâme Colombienne aussi dans cette musique. Ingrid, on va se dire au revoir. Je voudrais vous dire que nous serons à vos côtés, en pensée, lors de ces élections présidentielles. Jespère quon se reverra et je voudrais vous remercier, bien sûr pour tout ce courage qui est en vous. Mais moi, jai aussi envie de vous dire merci aussi pour toute cette pureté qui émane de vous et qui fait du bien. Merci ! Merci. |